Paul Durand-Ruel et le pari de l'impressionnisme

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Paul Durand-Ruel et le pari de l'impressionnisme

Message  Ulysse92 le Mar 3 Fév 2015 - 12:55

Cette exposition au Palais du Luxembourg se termine avant de partir à Londres puis à Philadelphie.

Je suis allé la revoir en nocturne (après les heures de bureau) tellement revoir de belles oeuvres de près fait du bien! Et puis j'ai un passe-illimité pour deux...
Je ne raconterai pas la vie passionnante et son rôle majeur
qui est très bien décrite ici : http://museeduluxembourg.fr/objet/paul-durand-ruel


http://museeduluxembourg.fr/objet/le-pont-villeneuve-la-garenne
Alfred Sisley - Le Pont à Villeneuve-la-Garenne - 1872

Cette oeuvre de Sisley nous apprend à lire un tableau: l'oeil monte vite en haut de la flèche du pont puis descend vers la droite de nuage en nuage. Et on revient en bas vers la gauche en regardant le miroitement de l'eau et la petite barque nous renvoie vers le haut.

Quelle est l'anecdote? Un pont récent de l'époque. un peu comme si aujourd'hui on peignait un pont d'autoroute...
Est-ce que l'anedocte est importante? Absolument pas! Comme tout tableau de cette époque c'est le prétexte à nous faire voir la vie présente et à nous la raconter de belle manière.
La lumière est importante. Mais les nuages du ciel et le miroitement du fleuve sont là comme prétexte à nous faire aimer de belles taches de peinture juxtaposées. Ce n'est pas le hasard de Pollock croit-on? Réfléchissez un peu. L'oeil de l'artiste ne pose pas au 125ème de seconde. Il est resté longtemps devant son tableau. Il nous a donc inventé une belle harmonie de taches dans le ciel et de miroitement sur l'eau.

Et notre plaisir c'est celui de lire ce tableau, d'apprécier les taches, de remercier l'auteur qui nous a offert un tel moment...

La soi-disant nature (ici la réalité d'un pont humain récent, de maisons moderne de l'époque, d'une barque) est donc là pour nous donner un prétexte à composer un tableau fait de tâches de couleurs qui nous apportent du plaisir. S'il n'y a pas de "fini" de "léché" c'est qu'on ne veut pas nous représenter ce qu'on voit. "Ceci n'est pas une pipe" comme dirait Magritte.

Alors qu'est-ce qui est beau? Pour l'artiste et les contemporains ce n'étaient pas ces maisons modernes, ce pont moderne, cette barque avec cette personne habillé de l'époque. Pour nous tout cela devient nostalgique : un vieux pont, de vieilles maisons, etc... Mais le message n'est pas là  même si aujourd'hui il nous embrouille.
Il y a la lumière, la vie ce qu'on ne trouvait plus dans les conserveries frelatées de l'académisme (voir article de Duranty ici http://jardindesprit.forumgratuit.org/t1292-l-duranty-la-nouvelle-peinture-a-propos-du-groupe-d-artistes-qui-exposent-dans-les-galeries-durand-ruel-1876)
Il y a la composition, l'harmonie des couleurs et surtout ce jeu de nous faire aimer des tâches de couleurs apparemment désordonnées....

D'autres preuves chez Monet :


http://www.brunehaut51.com/2010/04/la-tamise-westminster.html
Claude Monet - La Tamise à Westminster - 1871

Spoiler:

Cette Tamise à Westminster est assez grande et il faut la voir de près. Ici en petit on ne se rend pas vraiment compte...
Toute la gauche du tableau est nappée dans un brouillard gris. Monet s'amuse à mettre une cheminée de bateau pour traverser chaque arche du pont et en casser le motif; A droite de magnifiques motifs perpendiculaires très contrastés nous font penser à du Mondrian ou une calligraphie extrême-orientale...
De nouveau c'est la vie moderne de l'époque que l'on voit : un pont, des bateaux et surtout un quai qui cache le batiment ancien de Westminster.
La lumière est magnifiquement traitée avec cet effet de brouillard jamais aussi bien traité dans la peinture ancienne.
Mais ce n'est pas une adoration de la lumière ou du brouillard qui comptent mais ce motif géométrique contrasté qui est beau en soi, complété par des reflets.
Le hasard des reflets et des cheminées de bateaux est magnifié par Monet. La beauté nait de ce "hasard" entièrement inventé par l'artiste. Il peignait un 1/4 d'heure puis passait à une autre toile puisque la lumière changeait. Il la reprenait le lendemain et le surlendemain  et éventuellement la reprenait un peu plus tard une fois rentré à Paris.
La couleur de la lumière lui donnait une teinte (issue du hasard) dans laquelle il écrivait son tableau pour notre plaisir à condition de savoir le lire...


http://www.garlandsinparis.com/garlandsinparis/exhibition-paul-durand-ruel
Monet - L'église de Varengeville-sur-Mer, effet du matin - 1882
Alors là si vous n'êtes pas convaincu que le sujet du tableau n'est pas l'anecdote (ici une petite église en haut d'une falaise), que la lumière changeante n'est qu'un hasard qui va donner un ton général au tableau, mais que le vrai but de ce tableau c'est de vous montrer qu'on peut faire du beau en juxtaposant des touches de couleur endiablées.... alors je ne sais plus quoi faire pour vous. C'est que vous avez trop de pré-conditionnement! allez vous faire laver le cerveau pour revenir avec un cerveau vierge!


Claude Monet. Poste de douaniers. 1882.
http://csuper.com.br/tag/paul-durand-ruel/
Là encore Monet se faisait accompagner par un gamin et une charrette où il y avait plusieurs toiles. 1/4h par toile puis il passait à la suivante et cela 3 jours de suite. Si le temps changeait il devenait fou!
Pourquoi tout ça? L'anecdote du poste de douanier? un site pittoresque comme on dit ce qui veut dire en italien "à peindre" tellement il est beau? Non ! Cette baraque en brique qui nous parait ancienne est toute neuve pour l'époque donc pas de pittoresque. Mais la végétation qui couvre la falaise et la courbe qu'elle dessine dans le ciel permettent de se faire plaisir à peindre un heureux agencement de tâches colorées baignées de la même lumière. Là ça ne bouge pas comme les vagues donc en 1/4h Monet peut nous traduire la réalité mais à mon avis il ajoute et enlève. La lumière sur le poste de douanier est traitée en stimulation pour notre cerveau qui sait à quoi ressemble une maison en briques donc Monet suggère et ne décrit pas, élégance de l'ellipse pour notre cerveau qui connait et reconnait et complète ce qui manque. Quel plaisir de lire ce tableau, de voir les inventions colorées de Monet, de se perdre dans cette lumière.
Admirons le cadrage toujours important chez Monet.


Dans ce magnifique triptyque, intéressons au tableau du milieu et à celui de droite

A droite Claude Monet a joué sur la tâche sombre des ces bateaux modernes de l'époque pour rompre l'harmonie du paysage fluvial classique. Toujours le cadrage!
Au milieu


http://www.grandpalais.fr/fr/article/paul-durand-ruel-et-la-rencontre-des-impressionnistes
Pissarro - Entrée du village de Voisins - 1872
Là encore le peintre nous guide pour lire le tableau! Mais on le voit vraiment plus sur le vrai tableau que sur la photo!
D'abord le clocheton ou le groupe de cheminées rouges à gauche entre les arbres est trop marqué! de même tout en haut à droite une branche est trop contrastée. Notre oeil descend le long des peupliers et les ombres qui barrent l'herbe à droite sont trop marquées pour nous attirer et nous renvoyer à gauche en les suivant... Au milieu la charrette trop contrastée nous donne alors l'impression qu'elle se dirige vers nous.
Que d'intelligence pour donner des indications à notre cerveau et non pas jouer à l'appareil photo! Et tant pis pour le public non initié qui aime tant le rendu photographique...
Ce qui nous réjouit le coeur c'est de voir ces indications, de comprendre ce langage...
A l"époque ils étaient choqués de ne pas voir des héros romains tout nus, des armes luisantes, des chars alors qu'ici on ne voit qu'une charette à cheval, le 4X4 sabots de l'époque, rien de mythologique, que du banal du XIXème...


Femme à sa toilette (1875-80)  Berthe Morisot.
http://www.irishtimes.com/culture/art-and-design/visual-art/paul-durand-ruel-a-french-art-patron-who-left-a-lasting-impression-1.1979648
Alors à votre avis c'est l'anecdote qui compte, une femme à sa toilette, le prétexte à nous remplir une toile de motifs quasiment abstraits?


La Toilette de l'enfant par Mary Cassatt, 1893
http://museeduluxembourg.fr/actualite/paul-durand-ruel-et-limpressionnisme-la-consecration-de-lintuition-0
Et même Mary Cassatt qu'il faut voir en vrai pour se rendre compte de l'invention dans le sujet. En petit comme ici on voit une peinture assez réaliste mais le tableau est grand et les couleurs sont vaporeuses, un peu comme Matisse c'est une juxtaposition de motifs : papier-peint, tapis, faïence,  robe et peau de l'enfant nu. C'est cela le but du tableau et non l'anecdote du bain d'un enfant.
Les regards visent les doigts et réciproquement...



http://tfp-france.org/18067/la-fin-du-dejeuner
Renoir - La fin du déjeuner, 1879

Et sur ce Renoir, que faut-il voir? Non pas un vague souvenir de nos grands-parents.. car pour eux c'étaient des des contemporains!
Admirons ce cadrage et l'ellipse!
On ne le voit pas sur la photo mais le cigare rallumé rougeoie et nous attire l'oeil
L'arabesque des femmes dans un mouvement pas trop réaliste, le coude trop bas de celle de gauche, le demi-agenouillement de celle de gauche crée un mouvement virevoltant comme la fumée du cigare... Rien de photographique, une sensation de mouvement! Tout le monde va se lever! Aucun espoir ^pour les fans du Kodak : il faut déformer pour donner le mouvement...

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